Notre rapport au corps et notre alimentation sont modelés par les réseaux sociaux. Que l’on scrolle sans fin sur Instagram, que l’on partage nos assiettes healthy ou nos ripailles foodporn, nul doute que ces plateformes façonnent nos perceptions et créent de nouveaux diktats alimentaires.
Dans Corps, alimentation et réseaux sociaux, Clémentine Hugol-Gential, professeure en sciences de l’information et de la communication, décrypte avec rigueur les représentations numériques qui influencent nos choix alimentaires et corporels. Son ouvrage met en lumière les fantasmes et injonctions contradictoires nourris par ces plateformes :
-La glorification des assiettes hypocaloriques et surmédicalisées,
-L’engouement pour la mesure systématique de la glycémie, popularisée par Jessie Inchauspé,
-Le danger des défis toxiques comme le thigh gap challenge ou certaines pages de fitness,
-Le perfectionnisme alimentaire, imposé comme une nouvelle norme sociale.

Influence: la jeunesse en première ligne
Lors de sa conférence à la Cité de la Gastronomie de Dijon le 6 mars 2025, Clémentine Hugol-Gential a partagé des données alarmantes : 80 % des adolescents à partir de 13 ans sont actifs sur les réseaux sociaux. Pourtant, si la France a instauré une majorité numérique à 15 ans et que le Digital Services Act européen impose désormais aux plateformes une responsabilité accrue en matière de protection des mineurs, aucune réglementation ne cible spécifiquement les contenus alimentaires diffusés sur les réseaux sociaux.
Cela signifie qu’aucune loi n’encadre :
-La promotion de produits gras, salés ou sucrés sur les réseaux,
-La publicité de compléments alimentaires aux promesses discutables,
-Les discours pro-TCA (troubles du comportement alimentaire), qui restent tolérés,
-L’influence de la loi Evin en matière d’alcool.
Un impact direct sur la santé des adolescents
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, les TCA sont la deuxième cause de mortalité chez les adolescents. Selon une étude menée par Clémentine Hugol-Gential, 58,5 % des jeunes interrogés s’inspirent des réseaux sociaux pour leur alimentation et 52,5 % pour le sport.
Les thématiques qui ressortent le plus concernent :
-Le contrôle du corps par le sport,
-La sexualisation des corps,
-L’alimentation protéinée,
-Le recours à la chirurgie esthétique.
En réaction, des initiatives se développent. Une BD pédagogique a ainsi été créée pour sensibiliser les jeunes. Le Campus des Parents lancé par Meta montre, pour sa part, les limites des réseaux sociaux : il déporte la responsabilité sur les familles sans remettre en question la responsabilité des plateformes elles-mêmes.

Quand les réseaux sociaux dictent nos comportements alimentaires
Sur les réseaux sociaux, l’esthétisation de l’alimentation est omniprésente : le camera eats first est devenu une norme. Clémentine Hugol-Gential rappelle que cette tendance peut avoir des conséquences inattendues : par exemple, la popularité virale du chocolat de Dubaï a suscité un engouement massif pour sa reproduction DIY, entraînant des ruptures de stock en pâte à la pistache et cheveux d’ange.
Elle mentionne également l’impact environnemental des tendances alimentaires, à l’image de l’avocado toast dont la production massive d’avocats a de lourdes conséquences écologiques.
Les normes imposées aux corps
Au-delà des assiettes, les corps sont aussi soumis à des standards par les réseaux sociaux. Chez les femmes, la tendance du mukbang (se filmer en train de manger des quantités astronomiques de nourriture) est souvent associée à des personnes très minces, renforçant des injonctions paradoxales. Chez les hommes, la pression du corps musclé et la bigorexie (obnubilation par la pratique sportive) sont des phénomènes croissants.
Les réseaux sociaux présentent souvent des expériences individuelles comme des vérités universelles, ce qui peut mener à des dérives dangereuses. Clémentine Hugol-Gential alerte sur des figures controversées comme Thierry Casasnovas, qui promeut un régime crudivore contre le cancer, ou encore l’essor de la chirurgie bariatrique présentée comme une solution miracle à l’obésité.
Pour une approche inclusive et militante
Malgré ces dérives, Clémentine Hugol-Gential souligne le potentiel émancipateur des réseaux sociaux sur notre alimentation : ils peuvent devenir des espaces de déconstruction des normes, de partage de discours plus inclusifs et de discussions essentielles sur l’alimentation durable et la diversité des corps. En faire un espace safe devient alors un acte militant.
Les diktats alimentaires et corporels ne datent pas d’hier. De l’interdiction implicite pour les femmes de s’adonner au plaisir gustatif à la glorification des régimes sur Instagram, la maîtrise du corps féminin a toujours été une affaire politique.
Mangeuses, de Lauren Malka, explore d’ailleurs cette histoire avec brio : Lire l’article.
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