« Mangeuses » de Lauren Malka : pourquoi la gourmandise féminine est politique?

Pourquoi lire Mangeuses ?

  • Pour plonger dans l’histoire des injonctions alimentaires
  • Pour poser un regard féministe sur notre rapport à la nourriture
  • Pour découvrir livre libérateur

Dans son essai Mangeuses, histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès, l’autrice et journaliste Lauren Malka offre un décryptage historique et engagé du rapport des femmes à la nourriture. Avec ce sujet passionnant, elle explore comment l’alimentation des femmes est façonnée par des siècles d’injonctions culturelles et sociales et nous explique que la gourmandise est politique.

La gourmandise féminine, un péché originel ?

L’autrice s’appuie sur de titanesques travaux de recherche pour démontrer que la culpabilisation des femmes face à la nourriture est ancrée depuis des siècles. Notre langue elle-même trahit d’ailleurs cet état de fait : il n’existe pas d’équivalent féminin du mot « gourmet ». Mais au-delà des mots, c’est toute une construction patriarcale qui lie nourriture, contrôle du corps et assignation des femmes à une approche très domestique de la cuisine.

Lauren Malka s’est aussi inspirée de ses propres expériences. Issue d’une famille où la nourriture occupe une place centrale, elle a très tôt commencé les régimes, ne reconnaissant plus son propre corps à l’adolescence. Cette perception d’elle-même, et l’exploration de son rapport à la nourriture, sont devenues un véritable cheminement philosophique et politique.

Lauren Malka. – © presse

Une culpabilisation des femmes ancrée dans l’histoire

Les références historiques et théologiques pour retracer l’injonction à la maîtrise de l’appétit féminin sont nombreuses chez Lauren Malka. Thomas d’Aquin, par exemple, tente une défense ambiguë : il reconnaît qu’Ève est coupable d’avoir croqué la pomme, mais soutient qu’elle l’est moins qu’Adam car « elle n’a pas accès à la raison » et « ne sait pas réguler ses pulsions ».

Ce genre de discours moraliste n’est pas sans conséquences : à partir du Moyen Âge, des ouvrages consacrés à la « régulation de la gourmandise féminine » apparaissent. L’association entre péché de gourmandise et péché de luxure renforce l’idée que les femmes ne doivent pas céder à leurs désirs, alimentaires comme sexuels.

Cuisine et contrôle : entre assignation et interdits

Lauren Malka souligne également une contradiction frappante : dans l’histoire de la gastronomie, les femmes sont omniprésentes en cuisine mais absentes à table. La lecture par Roland Barthes de La Physiologie du Goût de Brillat-Savarin a été pour elle une révélation : dans la mythologie de l’idéal féminin créé par les hommes, les femmes ne mangent jamais. Elles préparent, elles servent, mais elles ne consomment pas.

Ce constat résonne puissamment avec nos représentations modernes : la femme de plaisir est celle qui donne du plaisir à l’autre (courtisane, prostituée), alors que l’homme de plaisir est celui qui se l’accorde librement. Cette asymétrie est prégnante dans nos sociétés, et Mangeuses la met en lumière avec force.

Se réapproprier son alimentation, un acte féministe 

Face à ces constats, l’écoféminisme, qui pense ensemble la domination des femmes et celle de la nature, offre des pistes de réflexion stimulantes. Pour Lauren Malka, la relation des femmes à la nourriture ne doit plus être perçue sous l’angle du contrôle ou du trouble, mais comme un espace de réappropriation. Bien manger, se réapproprier son plaisir alimentaire, c’est aussi un acte militant.

Depuis sa sortie, Mangeuses a reçu le prix « Mange Livre » en 2024 et suscite un véritable engouement. Le livre réconforte de nombreuses lectrices, notamment celles souffrant de troubles du comportement alimentaire. Des lecteurs masculins ont également remercié l’autrice, expliquant que l’ouvrage les aide à mieux comprendre les femmes de leur entourage.

Mangeuses est une invitation à repenser le rapport au corps et au plaisir sous un prisme féministe. Une lecture essentielle pour qui explore les liens entre alimentation, genre et émancipation

Les injonctions alimentaires ne s’arrêtent pas à la table : elles s’invitent aussi sur nos écrans. Les réseaux sociaux façonnent aussi notre rapport au corps et à l’alimentation, bien souvent pour le pire.

C’est ce que nous explique la chercheuse Clémentine Hugol-Gential dans Corps, alimentation et réseaux sociaux.

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