Vignoble breton et cépages hybrides: le vin au futur?

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Depuis que je travaille dans le vin, je m’intéresse à ce qui le déplace, le secoue, l’oblige à sortir de certaines évidences parfois vieilles de plusieurs siècles.

Les boissons de gastronomie sans alcool ont récemment attiré mon attention. Puis ce furent les cépages hybrides. Et enfin, presque naturellement, le vignoble breton.

À première vue, ces sujets peuvent sembler très différents. Pourtant, ils témoignent d’un même mouvement : une volonté de repenser notre rapport au vivant, au goût, au territoire et aux pratiques agricoles.

Le vin traverse aujourd’hui des bouleversements immenses. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, les attentes sociétales autour des traitements phytosanitaires ou encore les difficultés économiques du monde agricole obligent le secteur à se transformer.

Et certaines initiatives, encore marginales il y a quelques années, ouvrent des pistes passionnantes.

Le coup de foudre pour le vignoble breton s’est produit l’été dernier, lors d’une magnifique visite du domaine Dantelezh à Sarzeau. Puis il s’est prolongé à travers la lecture du très bel ouvrage Les nouveaux vignerons bretons, et les échanges entendus lors du colloque dédié à la renaissance du vignoble breton à la Cité du Vin de Bordeaux.

Une phrase, prononcée par un vigneron lors des recherches menées par Julie Reux, me parle énormément :

« Si on ne prend pas l’engagement de l’écologie, on est des minables. »

C’est très abrupt. Mais cela dit aussi beaucoup de l’époque, et surtout, beaucoup du vin.

Car derrière les hybrides, les nouveaux vignobles ou les expérimentations agricoles, se joue finalement une question beaucoup plus vaste : comment continuer à produire du vin dans un monde qui change profondément ?

Et le plus important : que souhaite-t-on préserver dans cette histoire ?

Le vignoble breton, « planter pour 100 ans »

Le vignoble breton a un esprit pionnier et c’est selon moi sa plus grande force. Bien sûr, il y a la beauté des paysages, la proximité de l’océan, l’énergie communicative de celles et ceux qui se sont lancés dans cette aventure. Et il y a surtout ce magnifique « Work in progress ».

Pendant longtemps, la vigne a quasiment disparu de Bretagne. Les derniers vignobles historiques ont été emportés par les crises successives, le phylloxéra, les évolutions économiques et les transformations des usages. Aujourd’hui, une nouvelle génération de vigneronnes et de vignerons participe à sa renaissance.

Et lorsqu’on repart presque de zéro, certaines questions se posent différemment :

-Quels cépages planter ?

-Comment cultiver ?

-Quels traitements accepter ou refuser ?

-Quelle place donner à la biodiversité ?

-Quel modèle économique construire ?

Lors du colloque organisé à la Cité du Vin, j’ai adoré entendre des juristes et des professionnels du secteur débattre de la future IGP bretonne et notamment du fait que la typicité d’un vignoble ne se résume pas uniquement à ses caractéristiques sensorielles. Elle est aussi agricole, écologique, territoriale, voire politique. Après tout, les paysages viticoles que nous admirons aujourd’hui sont eux-mêmes le résultat de choix humains accumulés pendant des siècles.

Il me semble donc tout à fait naturel que la capacité à préserver la biodiversité, à limiter les intrants ou à s’adapter au changement climatique ne fasse, demain, partie intégrante de l’identité d’un vignoble.

Cette réflexion m’a passionnée parce qu’elle creuse la question du terroir. On parle de ce que le vin exprime ET de la façon dont il produit, les engagements qu’il porte…

Observer la vigne, observer le climat

Cette réflexion sur la typicité est d’autant plus passionnante que la vigne est devenue l’un des témoins les plus visibles du changement climatique.

Je le dis souvent : c’est le vin qui m’a permis de comprendre, il y a 10 ans, que le climat n’est pas une abstraction.

On peut débattre pendant des heures de courbes de températures, de scénarios d’émissions ou de rapports scientifiques. Mais lorsque les vendanges avancent de plusieurs semaines en quelques décennies, lorsque certains cépages mûrissent différemment ou que les équilibres des vins se transforment, le changement climatique, c’est du concret.

Lors du colloque, la géographe Valérie Bonnardot rappelait d’ailleurs que l’évolution des dates de vendanges à Beaune est désormais utilisée parmi les indicateurs permettant d’observer le réchauffement climatique. C’est frappé au coin du bon sens.

Depuis des siècles, les vignerons observent le ciel, les saisons, les températures, les pluies ou les gelées. Bien avant que nous parlions de résilience ou d’adaptation, leur activité dépendait intimement du climat.

Par ailleurs, la vigne est une sentinelle. Elle réagit à la moindre variation. Elle enregistre les transformations lentes comme les événements extrêmes. Elle nous raconte, millésime après millésime, ce qui est en train de se produire.

C’est aussi pour cela que le vignoble breton est si intéressant.

Longtemps considéré comme marginal, voire improbable, il bénéficie aujourd’hui de conditions climatiques qui rendent possible ce qui semblait encore difficile il y a quelques décennies. Les températures moyennes augmentent, les périodes végétatives s’allongent et de nouveaux territoires deviennent propices à la culture de la vigne.

Bien sûr, cela ne signifie pas que tout est simple. Comme le rappelait Valérie Bonnardot, certaines années seront plus faciles que d’autres. Les risques de gel, les épisodes de pluies intenses ou les aléas climatiques demeurent. L’incertitude fait désormais partie du paysage.

Mais cette réalité oblige aussi à repenser la viticulture et à se poser des questions qui traversent aujourd’hui l’ensemble du monde viticole.

Dont celle des hybrides.

Les hybrides, explorer les frontières du vin

Comme toujours avec le vin, j’ai commencé par le plus important : goûter.

J’ai découvert les hybrides plus concrètement lors du salon Vitis Bâtardus Liberata, organisé par Romain Desgrottes dans le Beaujolais. J’y suis allée avec beaucoup de curiosité et relativement peu de certitudes.

Dans le verre, j’ai trouvé des vins légers, très fruités, parfois déroutants. Beaucoup de fraîcheur, d’énergie et de gourmandise. Ces vins qui ne ressemblaient pas toujours à ceux que j’avais l’habitude de déguster. J’ai goûté des cuvées parfois difficiles à appréhender, parfois immédiatement séduisantes, mais jamais ennuyeuses.

Et c’est le plus important.

Car lorsqu’on parle d’hybrides, la discussion dérive souvent très vite vers les questions techniques, réglementaires ou idéologiques. Pourtant, avant toute chose, il y a un vin, l’expérience sensorielle, une émotion, ou parfois une interrogation.

La lecture du livre Un autre vin de Valentin Morel m’a ensuite permis de mieux comprendre ce qui se joue derrière ces cépages.

Les hybrides sont issus de croisements entre différentes espèces de vignes. Leur principal intérêt est agronomique : ils permettent notamment de mieux résister à certaines maladies et de réduire fortement le recours aux traitements phytosanitaires.

Pour de nombreux vignerons, l’enjeu est considérable. L’utilisation des hybrides représente moins de traitements, donc moins de passages dans les vignes, moins de carburant, moins de temps passé à lutter contre certaines maladies, moins de dépendance à des produits extérieurs. Et parfois aussi davantage de sérénité.

Et un maître-mot derrière tout cela : l’autonomie.

Les hybrides ouvrent la possibilité d’une viticulture moins dépendante, moins vulnérable et, dans certains cas, moins anxiogène. Ils permettent d’imaginer d’autres équilibres. Ils viennent aussi bousculer certaines représentations profondément ancrées dans le monde du vin et nous obligent à nous demander ce que nous cherchons réellement à préserver.

Un cépage historique ? Une typicité gustative ? Une tradition culturelle ? Ou la possibilité même de continuer à produire du vin dans des conditions écologiques acceptables ? Ces questions sont sensibles. Elles suscitent parfois des débats passionnés, et c’est bien compréhensible.

Le vin est un produit agricole, mais c’est aussi un patrimoine culturel avec des histoires, des paysages, des savoir-faire et des imaginaires auxquels nous sommes profondément attachés. Pour autant, les hybrides ont le mérite d’ouvrir des perspectives. Ils ne constituent probablement pas une solution miracle mais ils invitent à explorer de nouvelles voies.

Au fond, ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire, ce n’est pas tant la question des hybrides eux-mêmes que celle de notre capacité collective à expérimenter. C’est peut-être ainsi que se construisent les futurs du vin.

Le terroir, une affaire de valeurs

Au fil de ces lectures, dégustations et rencontres, une autre idée a commencé à s’imposer à moi.

Le terroir c’est une affaire de géologie, de climat ou de cépages, mais aussi de valeurs. Nous parlons souvent du terroir comme d’un héritage et comme d’un assemblage complexe de sols, de paysages, de savoir-faire et d’histoire. Cette définition reste essentielle. Mais j’ai parfois le sentiment qu’elle ne suffit plus tout à fait à raconter ce qui se joue aujourd’hui.

Dans Un autre vin, Valentin Morel évoque une notion qui m’a particulièrement touchée : celle de « terroir hospitalier ». Je trouve qu’elle ouvre un horizon immense. Un territoire n’est pas seulement ce qui nous précède. C’est aussi ce que nous choisissons d’y faire vivre, la façon dont on accueille les nouveaux venus, dont on partage les connaissances et les expériences, dont on construit du commun.

C’est d’ailleurs tout cela que l’on retrouve dans le vignoble breton. Dans le livre Les nouveaux vignerons bretons comme lors du colloque de la Cité du Vin, revient sans cesse cette idée d’entraide, d’expérimentation collective et de partage.

J’ai d’ailleurs été particulièrement sensible aux engagements collectifs portés par l’Association des Vignerons Bretons : protéger la biodiversité, respecter les terroirs et les consommateurs, économiser les ressources, limiter l’usage des produits de synthèse, favoriser les vendanges manuelles ou encore valoriser les déchets des caves.

Bien sûr, aucun territoire n’est parfait. Mais j’aime l’idée qu’un vignoble puisse se définir par les principes qu’il choisit de défendre et le monde qu’il souhaite cultiver.

Pendant longtemps, la modernité viticole s’est souvent construite autour de la performance, du rendement ou de la maîtrise technique. Ces futurs du vin qui m’intéressent racontent autre chose. Ils parlent d’attention, d’observation, de coopération. Ils reconnaissent que le vivant ne se contrôle jamais complètement.

Et c’est peut-être cela qui me plaît tant dans ces expériences bretonnes, dans les hybrides ou dans toutes ces initiatives qui émergent aujourd’hui à la marge. Elles tâtonnent, elles expérimentent et dans une époque qui valorise souvent les certitudes, cette humilité me semble profondément précieuse.

Repartir de zéro

Au fond, ce qui me touche dans le vignoble breton comme dans les cépages hybrides, ce n’est pas tant la promesse d’une révolution que la capacité à imaginer d’autres possibles. Cette lucidité, la conscience que le monde change, que le climat change et que les attentes de la société changent elles aussi, me réconforte.

J’aime profondément que ces réflexions émergent du terrain. Ces vigneronnes et des vignerons qui expérimentent, prennent des risques, acceptent de se tromper et partagent leurs découvertes.

Le vignoble breton, les hybrides et toutes ces initiatives qui cherchent à concilier plaisir, qualité, viabilité économique et respect du vivant dessinent sans doute le futur du vin. Ils nous invitent à le penser autrement, avec davantage de curiosité que de certitudes et surtout davantage d’attention au vivant.

Lors du colloque consacré au vignoble breton, une autre phrase m’est restée en tête :

« Moi, je plante pour cent ans. »

Dans une époque obsédée par l’immédiateté, cette perspective a quelque chose de profondément apaisant. Elle rappelle que le vin est avant tout une histoire de transmission et que les décisions prises aujourd’hui façonneront bien davantage que les prochaines vendanges.

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