« Moi, j’aime être gourmande ! ». Mon rapport à l’ivresse est indissociable de ma gourmandise.
J’aime me régaler de bons plats, de grands vins, de ces moments où le goût devient une expérience à part entière, alors paraphraser Colette me semble ici assez juste. En bonne bourguignonne, je ne me refais pas !
J’ai aussi toujours aimé voyager en explorant ce que les territoires ont à offrir de plus vivant : leurs tables, leurs productions, leurs cultures.
Tout cela fait que je côtoie l’ivresse, plus ou moins intensément selon les périodes. Quand on travaille dans une ambassade ou dans le secteur du vin, il n’est par ailleurs pas très difficile d’être en contact quotidien avec l’alcool, si on le souhaite, ou si l’on n’y prend pas garde.
Mais ce n’est pas la vie que je souhaite mener.
Car si j’aime déguster, je n’aime pas les effets de l’alcool sur moi. Il ne me rend ni plus sereine, ni plus clairvoyante, ni même plus joyeuse dans la durée. Pour moi, il n’est pas non plus, contrairement à ce que l’on raconte, un bon anesthésiant, ni un véritable moteur de créativité.
Donc je me demande : comment continuer à aimer le vin sans se perdre dans l’ivresse ?
Peut-être en cultivant un rapport plus conscient, plus soutenable, plus apaisé. C’est ce cheminement que je souhaite partager ici, à travers quelques lectures et expériences qui m’ont récemment accompagnée.
L’ivresse, une promesse de vie
Je dois bien le reconnaître : de prime abord, l’ivresse a quelque chose de séduisant.
Elle promet un accès facilité aux émotions, une forme d’intensité du présent. Elle fluidifie les échanges, désinhibe les corps, rend les rencontres plus rapides, parfois plus profondes. Elle donne le sentiment de vivre davantage, peut-être plus librement.
J’ai eu la chance de vivre et voyager dans de magnifiques villes de fête : Reykjavik, Tel-Aviv, Paris, New-York, Berlin… Là-bas, j’avais le sentiment d’une ivresse délicate qui n’écrasait pas mais élevait. Je traversais la nuit en flottant.
Dans son livre À nos ivresses, la journaliste Alicia Dorey décrit très justement cette ambivalence : l’ivresse modifie notre rapport au temps, elle ouvre des espaces, tout en flirtant en permanence avec la perte de contrôle.
C’est peut-être cela qui nous attire tant : cette frontière mouvante entre maîtrise et abandon. L’ivresse promet un déplacement : de soi, du réel, des relations.
Mais cette promesse mérite d’être regardée de plus près.

Quand l’ivresse déborde
En travaillant ensuite dans le vin, j’ai découvert que cette frontière est omniprésente.
Déguster fait partie du quotidien. Les occasions de boire sont nombreuses, voire valorisées et intégrées aux pratiques professionnelles. Et si l’on n’y prend pas garde, la bascule peut être rapide entre dégustation et consommation.
J’ai souvent été surprise de la tolérance implicite à certains excès, au nom de la convivialité, du geste et du partage. J’ai observé des vulnérabilités, des douleurs exposées au grand jour sans que l’on y trouve à redire parce que « on est en salon oh ! ».
Mais l’alcool reste de l’alcool.
Et dans certains contextes, il agit comme un dissolvant. Certaines barrières tombent, des paroles peuvent déraper, des gestes ont lieu, alors qu’ils n’auraient jamais dû exister.
Dans le podcast, Le Bon grain de l’ivresse, la sommelière Pascaline Lepeltier explique avec beaucoup de justesse qu’il existe une forme de “snobisme de l’ivresse”, presque valorisée dans certains milieux. Cette esthétique de l’excès masque mal les réalités qu’elle produit.
Ce n’est pas un hasard si les Grecs avaient ritualisé la consommation d’alcool. Ils savaient déjà que l’ivresse pouvait devenir problématique. Et aujourd’hui encore, certaines situations rendent le “non” plus difficile à entendre, et il me semble essentiel de le souligner.

L’ivresse n’est pas la même pour tout le monde
Nous ne sommes pas égaux face à l’ivresse, que ce soit sur le plan biologique, social ou symbolique. Dans son livre, Alicia Dorey évoque une double vulnérabilité féminine et je souscris totalement à cette idée.
Boire expose, mais ne pas boire aussi. Une femme qui boit s’expose au jugement, à la perte de crédibilité, au danger bien sûr. Une femme qui ne boit pas s’exclut de certains espaces de sociabilité, de certaines opportunités professionnelles.
Quelle impasse !
S’ajoute à cela une réalité physiologique : à consommation égale, le corps féminin absorbe différemment l’alcool. Et pourtant, les normes sociales restent construites sur des modèles masculins de consommation. Alors certaines femmes tentent de « boire comme des hommes » avec, souvent, un coût plus élevé. D’autres s’autolimitent ou choisissent des espaces plus sécurisés. Beaucoup naviguent entre ces stratégies, avec, comme pour de nombreux sujets, une forme de vigilance permanente.
Alors j’ai décidé d’explorer le sujet de la sobriété, avec le sublime « Sans Alcool » de Claire Touzard.

Ivresse, contrôle et illusion
J’ai été soufflée par le renversement que propose l’autrice : au fond, l’ivresse n’est pas une perte de contrôle, mais une autre forme de contrôle. Je bois pour m’autoriser à lâcher prise, je choisis l’oubli, je m’accorde une suspension… Paradoxal non ?
L’alcool est un outil pour tenir ou pour s’extraire. C’est une réponse à une tension plus profonde.
Mais à la longue, quelle fatigue !
Quelle fatigue de “boire pour rien”. Quelle fatigue que ces lendemains flous.
Quelle fatigue que ces verres médiocres, qui ne délectent pas et que l’on boit parce que…. Pourquoi au fait ?
En tant que femme surtout : quelle fatigue que de devoir sans cesse ajuster sa consommation, son image, sa place.

La puissance du choix
En lisant Alicia Dorey et Claire Touzard, je pensais trouver des réponses. L’une célèbre l’ivresse (sous conditions), l’autre revendique la sobriété et une liberté retrouvée. J’espérais que ces œuvres m’aident à naviguer et tracer mon propre chemin à coups d’arguments bien sentis.
Sauf que ces œuvres ne sont ni des essais théoriques, ni des modes d’emploi. Ce sont des récits intimes, touchants et furieusement inspirants ! J’ai découvert là deux ovnis littéraires profondément incarnés, courageux et sensibles. L’un est drôle, brillant, presque insolent par moments tandis que l’autre est plus âpre, empreint d’une vulnérabilité et une lucidité désarmantes.
Ni Alicia Dorey, ni Claire Touzard ne nous disent quoi faire. Elles invitent en revanche à se regarder en face, avec honnêteté et tendresse. Elles nous aident à reconnaître nos élans, nos fragilités, et nos contradictions. Comment s’apprivoiser au lieu de se juger ? Et surtout, comment, à partir de là, décider de ce qui est juste pour soi ?

Vers une dégustation plus consciente
C’est ce que j’emporte avec moi pour ma vie, pour mon travail. La dégustation, et la conscience qui l’accompagne, peut nourrir un rapport plus soutenable et plus apaisé à l’alcool.
C’est un outil de convivialité pour faire lien, s’émouvoir autrement et vivre d’autres expériences sensorielles. Car on peut déguster du vin mais pas que ! Pour mon plus grand bonheur, le monde des boissons de gastronomie sans alcool est plus vif, plus riche que jamais.

Récemment, se tenait d’ailleurs dans le Beaujolais, Bojo No-Low, le premier salon sans alcool du domaine Des Grottes où j’ai pu faire, en pleine nature, des découvertes passionnantes. Infusions, double-macérations, interprétations de terroirs, rencontres passionnantes…. Cet évènement inédit m’a permis de continuer à m’interroger ce qui fait la richesse d’une dégustation : le goût, bien sûr, mais aussi la présence, l’attention, la relation.
Peut-être que l’enjeu n’est pas de choisir entre boire ou ne pas boire. Peut-être que le plus important, c’est redonner du sens à ce que l’on cherche dans ces moments-là et de s’autoriser à s’écouter.


