Paysages, gestes, récits, repas, savoir-faire : le vin est un formidable objet culturel. Mais que devient cette culture lorsque les manières de boire, de manger et de transmettre se transforment ? Et comment continuer à la faire vivre sans la figer dans un patrimoine que l’on admire mais que l’on ne pratique plus ?
À partir du colloque « Le vin a-t-il un avenir sans culture ? », organisé à la Cité du Vin de Bordeaux, cet article explore ce que les nouveaux récits, la médiation et les usages contemporains peuvent nous apprendre sur les futurs du vin.
Le vin, un objet culturel total
Lorsque j’ai commencé à me former dans le vin, j’étais loin de m’imaginer qu’il deviendrait pour moi un tel objet de réflexion.
Il faisait déjà partie de moi, de mon héritage et j’avais décidé de mieux le connaître pour son goût, pour les paysages qu’il façonne, pour les personnes qu’il permet de rencontrer et les moments de convivialité qu’il accompagne. Mais plus je travaille autour du vin, plus je m’aperçois que ce qui m’intéresse dépasse largement ce qu’il y a dans le verre.
Le vin parle d’agriculture, de climat, de paysages, de patrimoine, de gastronomie. Mais aussi de santé, de rapports sociaux, de transmission, d’identité, d’écologie, de tourisme, d’économie, de politique… C’est un sujet transversal, sociétal et total.
C’est sans doute pour cette raison que je ne pouvais pas passer à côté du colloque : « Le vin a-t-il un avenir sans culture ? » récemment organisé à la Cité du vin de Bordeaux.
À première vue, la question est rhétorique. Le vin est l’un des produits les plus chargés culturellement qui soient. Il accompagne les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires, leurs rites, leurs repas, leurs religions, leurs fêtes et leurs représentations.
Mais il traverse des crises sans précédent. La viticulture subit de plein fouet les conséquences du changement climatique. La consommation diminue. La transmission familiale s’effrite. Les jeunes générations entretiennent un rapport différent au vin. Les préoccupations sanitaires et environnementales progressent. Les manières de manger, de sortir, de voyager ou de faire la fête évoluent.
Alors que reste-t-il lorsque les usages qui ont porté une culture pendant des générations commencent à disparaître ? Comment continuer à faire vivre cette culture sans la figer ?
C’est à cette question qu’a tenté de répondre cette passionnante journée d’étude.

Sortir de l’opposition entre nature et culture
L’intervention introductive de Pascaline Lepeltier a immédiatement posé une première pierre.
En suivant la pensée de Philippe Descola, elle nous invite à dépasser une opposition profondément ancrée dans la pensée occidentale : celle qui sépare la nature de la culture.
D’un côté, il y aurait une nature originelle, pure, extérieure à nous. De l’autre, la culture, produite par l’être humain et venant nécessairement transformer cette nature.
Or le vin nous montre qu’il n’en n’est rien. Un vignoble est un paysage cultivé. Un terroir est le résultat d’interactions entre un sol, un climat, des plantes, des microorganismes, mais aussi des femmes et des hommes, des gestes, des choix agricoles, des techniques, des savoir-faire et des siècles d’histoire.
Nature et culture se construisent ensemble.
Appliquée au vin, l’approche de Philippe Descola oblige à sortir d’une conception du terroir comme une sorte de donnée naturelle qu’il suffirait de révéler. Elle invite au contraire à penser les relations qui le constituent et la manière dont humains, paysages et biodiversité co-évoluent.
Pascaline Lepeltier relie d’ailleurs cette réflexion à une pensée beaucoup plus écologique du vin : moins orientée vers la seule performance, davantage attentive aux écosystèmes, aux temporalités longues, aux savoir-faire et aux expérimentations venues du terrain.
Et cela rejoint énormément ce que j’avais découvert, grâce à elle, en travaillant autour de l’épistœnologie développée par le philosophe Nicola Perullo. Déguster, c’est entrer en relation avec le vin, avec un lieu, un environnement, une histoire, mais aussi avec notre propre expérience.
Cette première intervention recentre déjà considérablement la question : parler de culture du vin, c’est reconnaître que le vin est, dès son origine, un objet de relation.
Nous sommes une « espèce fabulatrice »
Puis, Véronique Lemoine, responsable scientifique de la Fondation pour la culture et les civilisations du vin, nous a rappelé que nous sommes une « espèce fabulatrice ».
Je l’ai toujours pensé.
Au-delà des faits, nous fabriquons des récits pour comprendre ce qui nous arrive, donner du sens à nos expériences, construire nos identités et nous relier aux autres. Nous racontons.
Et le vin est probablement l’un des aliments autour desquels nous avons le plus raconté.
Nous racontons des terroirs, des millésimes, des familles, des parcelles, des climats, des appellations. Nous racontons les bouteilles bues lors d’un voyage ou d’un dîner dont nous nous souvenons quinze ans plus tard. Nous construisons des mythologies autour de certains domaines, de certains vigneron.ne.s, de certains vins.
Ces récits participent à ce que nous éprouvons et ils évoluent. Donc si les sociétés changent, leurs récits changent avec elles. Les imaginaires qui ont rendu le vin désirable pendant plusieurs générations ne sont donc pas nécessairement ceux qui permettront de le rendre pertinent demain. Il faut alors continuer à produire des récits dans lesquels les générations actuelles puissent se reconnaître.
Ceci suppose d’accepter que certains d’entre eux disparaissent, que d’autres émergent et que des valeurs nouvelles (écologie, modération, inclusivité, recherche de sens) prennent davantage de place. Le vin peut ainsi devenir une ressource pour imaginer l’avenir.

Le musée, pour remettre en mouvement
L’intervention de Laure Ménétrier, directrice du Musée du vin de Champagne et d’Archéologie régionale d’Épernay, sur le rôle des musées de vin était particulièrement pertinente.
Un musée peut aussi impulser de la vitalité dans un secteur. Il peut mettre en relation des mondes qui se côtoient parfois sans réellement dialoguer : vignerons, habitants, chercheurs, touristes, professionnels de la culture…
C’est un espace de médiation où sont montrés des objets et où l’on fait comprendre les pratiques, les gestes, les paysages et les systèmes de valeurs qui leur donnent sens. Le musée peut ainsi rendre visibles les transformations contemporaines de la vigne tout en reconnectant les individus à une histoire commune.
Et surtout, il peut créer du lien. Cette idée a traversé une grande partie du colloque : les institutions œnoculturelles peuvent et doivent participer activement à la construction de ses nouveaux imaginaires. À une condition toutefois : ne pas transformer le patrimoine en mausolée.
Faire du visiteur un acteur
Les interventions consacrées aux acteurs œnoculturels français et européens ont prolongé cette réflexion.
Un principe revenait régulièrement : le visiteur n’est pas qu’un spectateur. Il veut comprendre, certes, mais aussi ressentir, expérimenter, participer, échanger. Cela paraît évident lorsqu’on travaille dans la médiation culturelle, mais l’enjeu est particulièrement intéressant appliqué au vin car il possède justement une formidable capacité à convoquer les sens, les émotions, les souvenirs et les relations.
Le patrimoine viticole est une expérience à vivre autant qu’un savoir à acquérir. Mais pour ce faire, il faut cesser de l’isoler. Le vin dialogue avec les paysages, l’architecture, la gastronomie, les patrimoines industriels, les savoir-faire, les fêtes, la biodiversité, l’histoire sociale… Sa richesse est précisément pluridisciplinaire.
Cette pluridisciplinarité permet aussi de sortir d’un débat qui me semble de plus en plus stérile, dans lequel le vin se retrouve alternativement réduit à deux caricatures : un produit de luxe ou un problème sanitaire. Entre les deux se trouve pourtant un univers considérable : des paysages, des métiers, des savoir-faire, des histoires familiales, des pratiques sociales, des territoires, des œuvres, des goûts, des mémoires.
La culture permet précisément de remettre cette complexité au centre.
Le paradoxe : nous aimons toujours le vin, mais nous ne savons plus quoi en faire
Puis est arrivée l’intervention croisée de Gaspard Jaboulay, de l’IFOP, et de Krystel Lepresle, de Vin & Société.
Et les chiffres présentés m’ont semblé éclairer rétrospectivement une grande partie de la journée.
Le paradoxe est assez extraordinaire. 94 % des Français considèrent toujours que le vin fait partie de l’identité culturelle française. Ils sont également 94 % à considérer que les vignerons possèdent un savoir-faire unique qui mérite d’être valorisé, et 93 % à reconnaître la contribution des vignobles à la beauté des paysages.
Le problème n’est donc manifestement pas que nous aurions cessé d’aimer culturellement le vin. En revanche, la transmission familiale, autrefois spontanée, s’est érodée. Les parents parlent davantage prévention que goût. Les repas changent. Les cuisines du monde occupent une place croissante. Nous mangeons plus vite, parfois seuls, plus souvent hors domicile.
Et pendant ce temps-là, le vin reste fortement associé aux repas familiaux, aux grandes occasions et aux plats traditionnels. Nos vies ont changé plus vite que les usages du vin.
Plus troublant encore : à mesure que la culture vernaculaire du vin (celle qui se transmettait autour de la table, par les gestes, les habitudes et les souvenirs) s’affaiblit, une culture beaucoup plus institutionnelle semble prendre sa place.
Appellations, vocabulaire technique, notes, règles de dégustation, grands domaines… À force de vouloir protéger le vin comme patrimoine, nous serions en train de le transformer en objet figé. Le risque ? Celui d’une culture du vin extraordinairement valorisée mais de moins en moins pratiquée.

Rendre le vin à nouveau pertinent
Alors que faire ?
L’étude ne conclut pas qu’il faudrait convaincre les jeunes générations de reproduire les pratiques de leurs parents ou de leurs grands-parents. Elle se demande au contraire comment rendre le vin pertinent dans les modes de vie contemporains ?
Quatre pistes ressortent : retrouver de la visibilité, gagner en pertinence, devenir plus accessible et renouveler les imaginaires.
Cela peut passer par des choses très simples :
-Accepter que le vin puisse accompagner un pique-nique, un concert, de la street food ou un plat asiatique.
-Qu’il puisse être servi autrement.
-Que l’on puisse parler de ce que l’on aime sans nécessairement maîtriser le vocabulaire de la dégustation.
Cela revient à cesser d’attendre que les consommateurs apprennent les codes du vin et se demander aussi si le vin ne devrait pas apprendre certains des leurs. Cela fait écho aux réflexions que j’avais développées dans mon article « Big Macs et Burgundy » : décomplexer les accords mets-vins lui redonne une place dans la vie réelle.
Car l’enquête révèle également quelque chose que je trouve assez préoccupant : pour certains consommateurs, notamment les plus jeunes, le nombre de codes associés au vin produit un véritable syndrome de l’imposteur.
On a peur de ne pas savoir, de mal prononcer, de ne pas reconnaître ce qu’on est supposé reconnaître. Lorsqu’une culture produit davantage d’intimidation que de curiosité, elle finit nécessairement par perdre une partie de ceux auxquels elle prétend se transmettre.

Le vin comme observatoire de nos transformations
Finalement, les différentes interventions ne se demandaient pas si le vin a un avenir sans culture mais plutôt : quelle culture du vin sommes-nous en train d’inventer ?
Car le vin concentre un nombre assez vertigineux de transformations contemporaines :
-Notre rapport à l’agriculture et au vivant
-Au climat
-À la santé et à l’alcool
-Aux territoires, à la transmission, au patrimoine.
-À la consommation, au luxe
-Aux identités, à ’expérience et surtout aux récits.
L’anthropologue Marion Demossier l’a très justement décrit en conclusion du colloque comme un observatoire des transformations contemporaines de premier plan.
Et c’est exactement pour cela que j’ai décidé de m’y intéresser. Le vin est un formidable outil pour essayer de comprendre ce qui bouge dans nos sociétés. Il rend ces transformations extraordinairement concrètes parce qu’elles se retrouvent dans un paysage, dans une manière de cultiver, dans un repas, dans un musée, dans une bouteille et jusque dans notre façon de la partager.
Alors sans surprise, le vin n’aura probablement pas d’avenir sans culture mais cette culture ne pourra elle-même survivre qu’en acceptant de se transformer. La culture est un patrimoine à protéger, mais c’est surtout une capacité collective à produire de nouveaux récits, de nouvelles pratiques et de nouvelles formes de relation aux territoires.
Une matière vivante.


